Du 14 juin au 5 octobre 2014
Le Musée des beaux-arts de Montréal présente la plus grande collection Fabergé à l’extérieur de la Russie en provenance du Virginia Museum of Fine Arts de Richmond, à l’occasion de la première exposition au Canada consacrée au joaillier des tsars.
Par Corinne Bénichou
Le nom du joaillier russe à l’origine des objets précieux est devenu synonyme de raffinement artisanal dans la joaillerie de luxe. Celui de sa Maison est aussi associé aux derniers jours de la famille impériale russe et à un chapitre tragique du début du 20e siècle.
Parmi les deux cent quarante objets figurent quatre des plus fameux œufs de Pâques sur les quarante-trois restants de ceux commandés par les Romanov.
« Ces œufs sont parmi les chefs-d’œuvre absolus du plus célèbre orfèvre du monde. Parmi les majeures se trouvent une figurine en pierre dure d’un matelot du yacht impérial Zarnitza, un cadre rarissime en forme de colonne avec le portrait de Nicolas II et un autre en forme d’étoile avec le portrait de la grande-duchesse Tatiana, deuxième fille du dernier tsar, qui pourrait bien être le seul triste vestige du meurtre de toute la famille impériale à Ekatarinbourg en 1918. Aucune de ces pièces n’a jamais quitté le sol américain » selon le directeur de la conservation Géza Von Habsburg.
L’exposition présente un riche appareil documentaire sur l’histoire des traditions de la Russie orthodoxe, les techniques de la Maison Fabergé et ses faussaires, enfin sur la chute du régime tsariste qui entraînera celle du joaillier. Les cadres émaillés, les bijoux en or incrustés de pierres précieuses, le bestiaire miniature en pierre dure, les vases de fleurs en cristal de roche, l’argenterie et les icônes illustrent dans cette exposition l’art de vivre raffiné au temps des tsars dans une scénographie artistique signée par Hubert Le Gall
Le créateur français, de notoriété internationale, également sculpteur d’art contemporain a signé de nombreuses scénographies d’expositions dont Mélancolie (2005), Design contre design (2007) et Monet (2010) aux Galeries nationales du Grand Palais ainsi que Masculin-Masculin au Musée d’Orsay (2013). Le musée l’avait déjà invité pour les scénographies de ses expositions sur Édouard Vuillard (2003) et Tiffany (2008-2009).
L’exposition est produite par le Virginia Museum of Fine Arts, Richmond, en collaboration avec le Musée des beaux-arts. À Montréal, l’exposition est organisée par Diane Charbonneau et Sylvain Cordier sous la direction de Nathalie Bondil
Un parcours articulé autour des œufs impériaux
Il a pour but de donner un aperçu varié et aussi riche que possible de la production des ateliers de Carl Fabergé, de son succès auprès d’une clientèle exigeante, friande de luxe et d’élégance, mais aussi de la manière dont cette production a reflété et traduit toute une culture ornementale russe, contribuant à la faire entrer dans le modernisme. La visite est articulée autour de quatre œufs de Pâques impériaux de la collection Lillian Thomas Pratt.
Véritables prouesses d’art et d’artisanat, exécutés dans des métaux nobles et sertis de pierres précieuses, les œufs impériaux marquent l’imaginaire du grand public. Sublimement ouvragés et décelant une surprise à l’intérieur de chacun, ils ont été créés, dans leur grande majorité, pour les tsars de Russie, qui en faisaient cadeau à leurs proches à l’occasion de Pâques.
La tradition des œufs dans la Pâque orthodoxe
Cet œuf en or rose trône dans la première salle, consacrée à la tradition de l’œuf de Pâques dans la culture slave ainsi qu’aux traditions orthodoxes et aux icônes. Cadeau porte-bonheur offert au sein des familles pour porter autour du cou. Il prend généralement la forme d’un pendentif, mais pour la famille impériale, il se transforme en véritables petits monuments de joaillerie contenant décors précieux et surprises.
Discret et toujours élégant, l’œuf se développe selon une infinie variété de modèles, de matériaux et de techniques. Il renvoie également à une tradition d’origine païenne pour célébrer le renouveau des saisons au printemps, et à la renaissance de la nature, vite associée par le christianisme au mystère de la résurrection du Christ à Pâques.
Aux origines, l’empire millénaire des tsars
Cette deuxième salle aborde la production dans le contexte ancestral de la Russie impériale. Le souvenir des fondateurs de l’empire des tsars se retrouve fréquemment dans l’œuvre, sous la forme de références précises à Pierre Ier ou Catherine la Grande, mais aussi dans la confrontation avec une culture ornementale slave et médiévale, illustrée par sa production de décors en émail cloisonné, exposés avec d’autres objets similaires produits par des collaborateurs indépendants ou des concurrents.
Dans les ateliers et la boutique
Organisée autour de cet œuf spectaculaire, la troisième salle, mi-atelier, mi-boutique, est axée sur le processus de production des objets d’art, depuis leur mise en fabrication dans les ateliers jusqu’à leur présentation dans les boutiques pour séduire la riche clientèle de Moscou, de Saint-Pétersbourg, de Kiev, d’Odessa ou de Londres. Ce volet explique la variété des techniques, des styles et des matériaux précieux et semi-précieux nécessaires à la fabrication des œuvres et met en évidence l’originalité des formes, des sujets et des typologies. Amusant bestiaire, délicates petites fleurs, élégants accessoires ou objets de bureau révèlent le goût de la clientèle à l’orée du 20e siècle.
Dans ce contexte est également présentée une sélection de fauxbergés (ces emblématiques objets de faussaires réalisés afin de tromper les acheteurs) et d’œuvres créées par d’autres joailliers contemporains, notamment Cartier, de manière à illustrer l’émulation entre les créateurs européens dans la production d’objets de luxe.
Le joailler des derniers tsars
La quatrième et dernière galerie s’intéresse à la place qu’occupe Fabergé dans la vie quotidienne et intime des Romanov, au cours du règne du dernier tsar, Nicolas II, de son épouse Alexandra et de ses enfants, les grandes-duchesses Olga, Tatiana, Maria et Anastasia, et le tsarévitch Alexis.
Dans un décor architectural évoquant l’isolement de ces monarques autocrates face aux tourments de l’Histoire, des œuvres sont présentées dont la provenance impériale est certifiée. Elles dévoilent une famille unie, aimante, mais probablement trop éloignée du goût pour la politique et des aspirations réelles de la société russe de son temps. Les années 1910 sont évoquées, l’enfance des petits princes, l’ambiance des palais impériaux, mais aussi les premières rumeurs de révolte et l’éclatement de la Première Guerre mondiale. Une confrontation qui mènera les Romanov à leur tragique destin, chassés du pouvoir, puis fusillés ensemble, avec leur médecin et leurs domestiques, un matin de juillet 1918.
La Maison Fabergé
Carl Fabergé (1846-1920) est né à Saint-Pétersbourg. Issu d’une famille huguenote ayant fui la France de Louis XIV pour la Russie, homme à l’imagination foisonnante, au talent protéiforme et à l’instinct aiguisé d’entrepreneur, il devient joaillier et orfèvre de la cour impériale de Russie, créant à son intention une multitude de bijoux et d’objets exquis, dont la légendaire série des opulents et ingénieux œufs. Sa réputation internationale lui attire bientôt la clientèle des familles royales, des nobles, des magnats et de l’élite artistique de Paris, Moscou, Saint-Pétersbourg et Londres.
Parmi les temps forts de sa carrière, à signaler les cérémonies du couronnement de 1896, pour lesquelles il a fourni plusieurs cadeaux des plus raffinés. Le bal costumé impérial de 1903, avec les bijoux créés à cette occasion pour la tsarine Alexandra Feodorovna, l’épouse de Nicolas II et certainement pour plusieurs autres courtisans. À cela s’ajoute la célébration du tricentenaire de la dynastie des Romanov qui, avec son nombre élevé de commandes, fut l’événement culminant de ce régime.
Quarante ans après ses modestes débuts, l’entreprise a éclipsé toute forme de compétition locale et a acquis une renommée mondiale. Le grand artisan mourut de chagrin (selon la rumeur) en 1920, alors qu’il était réfugié en Suisse. De nos jours, il est considéré comme le joaillier le plus célèbre de tous les temps. Icône du luxe et d’un savoir-faire, le prestige ne cesse pourtant de grandir au 20e siècle avec notamment l’ouverture en novembre 2013 d’un important musée Fabergé à Saint-Pétersbourg dans le palais Chouvalov par un magnat russe qui a racheté la collection Forbes entre autres.
Musée des beaux-arts
1380, Sherbrooke Ouest
Montréal
(514) 285-2000
www.mbam.qc.ca