2016, une année spéciale dans la vie du créateur, il a célébré ses vingt ans de carrière avec une collection sous influence tunisienne. Sa devise tient en trois mots : Ethnique, romantique et historique !
Par Corinne Bénichou
Au départ, plus qu’une vocation, le créateur s’est donné pour mission de travailler sur tous les aspects du métier. Une certaine polyvalence, beaucoup de persévérance, de la diversité et des études sont nécessaire pour y arriver.
Pour partir une marque, avec une boutique, « il faut travailler sur toutes les couleurs de peaux, tous les âges, les longueurs de cheveux, les hommes comme les femmes de toutes religions et de toutes nationalités, surtout dans le ‘sur mesure’. On est loin du prêt-à-porter qui impose une collection. Au contraire, il faut suivre la clientèle qui a des besoins spécifiques » confirme le créateur.
L’homme qui se définit comme un missionnaire de la mode, compare son statut à celui d’un sculpteur ou d’un peintre en affirmant qu’il n’est pas à l’heure mais à la vie ! « Les étudiants qui se lancent doivent être le chef d’orchestre autant dans la confection, dans la vente que dans la présentation visuelle de leur marque. Ils doivent savoir rédiger un communiqué de presse, connaître les bons mots pour être capable de vendre, simplement par le rêve, avant de confectionner le vêtement. La confiance mutuelle est importante. »
L’inspiration du couturier lui vient de sa grand-mère maternelle, Germaine Gagnon, mariée à Henri Meunier. Denise, leur fille (sa mère), est née dans la mode, le service à la clientèle. « En voyant nombre d’essayages, elle a compris la morphologie, l’anatomie, la tombée du tissu, elle a touché la matière, a eu la chance de prendre les mesures pas seulement par l’informatique, pour les mettre à plat sur papier et ensuite faire un essai en trois dimensions. »
Tel un cordonnier ou un pâtissier, le savoir faire familial, au service de la communauté, est au cœur de la démarche de l’artiste. « Quand une personne entre dans ma boutique, je sais
exactement, quel habit elle portera selon sa taille, ses hanches. Souvent les clients viennent me voir lors d’un événement particulier de leur vie, un moment à souligner, le choix des matières doit être respecté à cette occasion.
Comme pour un auteur dont l’écriture est reconnaissable, les collections se suivent sans se ressembler tout en ayant une touche perceptible. « Je dis souvent qu’on utilise les mêmes mots mais placés autrement ils donnent des phrases différentes. C’est similaire avec les tissus, le résultat est toujours distinct. Je n’ai pas vraiment de page blanche car je suis aussi un homme d’affaire. »
Pour le créateur il est nécessaire de chercher la clientèle cible, de ne pas s’éparpiller. « L’idée n’est pas de suivre le mouvement, mais d’une manière spontanée être dans le courant et à l’écoute avec respect. Par contre, je n’accepterai jamais de dessiner un personnage virtuel pour un jeu vidéo, ça ne me ressemble pas ! »
Dans ce sens, Yves Jean Lacasse se souvient de la phrase de Jean Cocteau reprise par Pierre Bergé lors de l’exposition Yves Saint-Laurent (alors qu’il était déjà décédé) à Montréal. « Ce n’est rien de sauter d’une branche à l’autre, l’important c’est de rester sur le même arbre. » À une certaine époque de sa vie, Saint-Laurent avait de la difficulté à gérer financièrement toutes les facettes de sa marque (rouge à lèvres, parfum, bas nylon, chaussure et autres items) sans avoir un manque de créativité. « C’est très lourd et très difficile à suivre, il faut être capable de vivre de son art, rester en ligne avec sa marque. » Il confirme également que l’artiste ne doit pas avoir peur d’expérimenter, tout en restant fidèle à lui-même.
De la première à la dernière collection, l’évolution est palpable. « Dans un premier défilé, on veut tout mettre, on veut montrer au monde qu’on sait tout faire, on n’est pas très épuré. J’ai toujours été très coloré avec une certaine sobriété, j’utilise des matières nobles (lin, coton, laine, soie) jamais le nylon ni le velcro, le look contemporain urbain ne va pas avec mon style. » Graduellement, sa clientèle, en voyant certaines coupes et matières, l’a amené à se spécialiser. « J’ai remarqué que c’est ma clientèle qui a décidé de me rendre à ce que je suis aujourd’hui. L’évolution porte à réflexion. »
L’idée principale étant de créer, de s’exprimer à travers les collections, il y a, au fil du temps, une sagesse qui s’installe. Pour obtenir une pureté dans la création, mais pas question de passer des couleurs au noir et blanc. « J’ai toujours associé les cultures, les tissages. Plus j’avance, plus les gens demandent du complexe, du raffinement, au lieu de s’en aller vers du prêt-à-porter. C’est une évolution positive qui stimule ma passion. Vingt ans plus tard, l’homme est resté le même. Il
continue à mélanger l’art du ‘fait main’, les tissages et les cultures. Il aime le vrai détail, ce qui fait une différence notoire. « Plus j’avance, plus les gens pensent que mes vêtements ne se vendent pas, ne sont pas portables, car il y a beaucoup de traînes, de solennel ! »
En parallèle, dans l’industrie de la mode, les créateurs s’en vont vers le faux détail, le noir et blanc, le polyester mêlé au tricot, du vêtement souple, confortable au lieu de faire des ajustements plus
anatomiques. « Je me raffine, je vais dans des coupes loin du prêt-à-porter et du mou, si vous me permettez l’expression ! C’est demandant mais tellement positif à qui recherche la passion. La clientèle ne doit pas être pénalisée par un bris de machine ou un changement de direction artistique. C’est certain que les finitions complexes sur une robe demandent plus d’heures, plus de main d’œuvre mais cette dernière sera magnifique. La meilleure technique doit être en respect avec le vêtement et la personne qui le porte. Comme je le dis souvent, je ne vend pas sur cintre, mes créations se retrouvent dans la vie des gens. »
Le rapport avec la Tunisie vient de la cousine de sa mère qui était mère supérieure au collège Jésus- Marie à Madagascar. Elle venait aux trois ou quatre ans au Canada. « On avait toujours hâte que sœur Estelle arrive avec ses bagages
dont ses sculptures. Elle m’a beaucoup inspiré par rapport à l’Afrique et m’a donné le goût de voyager. À l’époque, je ne voyais pas le côté religieux, mais juste sa chance de rencontrer d’autres peuples. Quand j’ai commencé à faire une collection masculine en incluant le côté
liturgique de l’homme aux pieds nus avec un pantalon en lin, le style Jésus, la djellaba, un aspect minimaliste, artisanal et brut de cette époque là, en Afrique du Nord, alors quand Farida Henni* m’a invité à découvrir la Tunisie, son désert, c’est là que j’ai visualisé ma nouvelle ligne, j’ai eu un
ressourcement, je suis tombé en amour avec la destination. L’horizon m’est apparu d’une manière extraordinaire ! » L’influence tunisienne a vraiment fait un changement dans le style de ses collections et a renforcé ce qu’il imaginait de l’Afrique depuis son enfance.
Aujourd’hui, de nombreux dossiers ont évolué suite à sa première visite en terre africaine dont la transmission avec le Collège LaSalle. Une relation à long terme, tant humaine que professionnelle, s’est installée. « Je travaille avec l’Inde, le Maroc, la Belgique, l’Ukraine… Ne pas faire semblant, me faire plaisir, respecter mes passions, c’est une valorisation personnelle accessible à tous. » Dans ce sens, il lui est impossible de travailler les mélanges viscose polyester, ayant besoin de se ressembler, de créer une œuvre pour les autres mais aussi pour lui-même. « C’est vrai, c’est plus cher et ça demande plus de travail. »
Connu internationalement Yves Jean voyage dans de nombreux villes où il y a une semaine de la mode : Sydney, Melbourne, Atlanta, Sao Paulo… « Chaque bulle a ses magazines, ses photographes ses journalistes, ses agences de mannequins. » Alors, quand il a présenté ses tenues à Bruxelles (ville qui n’a pas d’industrie) les gens ont été étonnés. Sa
démarche étant un peu marginale et originale, il a créé des opportunités. « Avec moi, les professionnels savent qu’avec ma façon de travailler, les rencontres sont possibles. C’est ce qui enrichit mes collections. » Il est à savoir qu’il n’y a pas d’acheteurs à ses défilés !
Très bien considéré, tant au Québec qu’au Canada, sans mettre de côté le métier, sa démarche inusitée se porte vers les ambassades
du Canada et les délégations du Québec à l’étranger. S’il y a un lien à faire avec un autre pays, le réflexe des institutions est de l’appeler en pensant, à juste titre, qu’il est capable de faire un défilé pour José Luis (Cuba) ou Tatiana Perminova (Russie).
Impliqué à cent pour cent dans son entreprise, le couturier connaît tout, a une très bonne mémoire et se répète rarement. « J’ai une grande faculté d’adaptation et je m’occupe des clients qui viennent me voir à Montréal et qui proviennent de partout dans le monde. »
Malgré les nombreuses années de succès, le créateur a l’impression d’avoir trois ans de carrière à son actif ! Pourtant, il commence à penser à la succession, à la transmission. « Je pense avoir un rôle différent sur Terre, aider la relève, lui donner une structure, c’est ce qui enrichit ma collection. Comme ceux qui m’ont ouvert le chemin, à mon tour, j’ouvre la voie aux futurs professionnels. Il y a une continuité à considérer. C’est ma vision. En conséquence, Je pense agrandir ma marque, ouvrir un département d’enseignement pour permettre aux élèves, en privé, d’apprendre le métier et ma façon de travailler. Je veux partager mon expertise. » L’année passée, il eu une demande d’un de ses étudiants, diplômé, spécialisé dans le jean pour homme. « Nous avons fait un mois de formation dans sa spécialité. » À quarante sept ans, l’avenir est à la passation tout en continuant à créer sur son inspiration du monde. « J’aimerais vraiment me diriger vers le conseil, l’encadrement pour les jeunes. Je veux avoir plus de temps pour transmettre et m’y prendre à l’avance m’aide à bien faire les choses. »
ENVERS par Yves Jean Lacasse
4935, Sherbrooke Ouest
Westmount – Montréal
(514) 935.7117
www.yvesjeanlacasse.com
* Responsable du marketing et des communications pour l’Office National du Tourisme Tunisien au Canada.